En 1936, John Maynard Keynes bouleverse la théorie classique de l’emploi en affirmant que le plein-emploi n’est ni automatique ni garanti. L’équilibre du marché du travail peut se produire bien avant que tous ceux qui souhaitent travailler ne trouvent un emploi.
La demande effective, concept central dans l’approche keynésienne, conditionne le niveau d’activité économique et détermine l’ampleur du chômage. Plusieurs courants économiques proposent des explications divergentes, mais toutes convergent vers la reconnaissance d’un phénomène persistant et structurel.
Le chômage involontaire chez Keynes : de quoi parle-t-on vraiment ?
Le chômage involontaire ne se réduit pas à une simple case sur un formulaire. Pour John Maynard Keynes, il s’agit d’une situation où des personnes souhaitent travailler au niveau de salaire pratiqué, mais demeurent pourtant écartées du marché du travail. Le point de bascule, c’est que leur absence d’emploi ne s’explique pas par un manque de volonté, mais par des blocages dans le fonctionnement du marché du travail lui-même.
La perspective keynésienne bouscule l’image d’un taux de chômage simplement issu de la rencontre entre offre et demande. Keynes l’affirme : l’équilibre du marché peut très bien s’installer alors qu’une partie des travailleurs restent sur la touche, sans que l’ajustement du niveau des salaires ne suffise à relancer la machine. Ce chômage reflète un système qui tourne en sous-régime, où l’emploi offert ne correspond pas à l’ensemble des personnes prêtes à travailler.
Ce qui fait le caractère involontaire, c’est ce paradoxe : même en acceptant un salaire moindre, aucun poste ne s’ouvre. Le concept de chômage involontaire met le doigt sur un mécanisme collectif, où l’absence de perspectives ne tient pas à des demandes salariales déraisonnables, mais à la faiblesse des débouchés économiques. Les emplois font défaut, y compris pour ceux qui accepteraient des conditions modestes.
Ce constat ne date pas d’hier, et continue de nourrir le débat public. La théorie keynésienne reste précieuse pour comprendre la constance d’un chômage prolongé, même parmi des travailleurs disponibles et motivés. Le débat sur le caractère involontaire du chômage irrigue encore la réflexion sur la régulation du marché du travail et sur la place de l’action publique.
Pourquoi la demande effective joue un rôle clé dans l’emploi
L’idée d’un marché du travail qui se rééquilibre tout seul, simplement grâce à la variation des salaires, ne tient pas face à l’analyse de Keynes. Pour lui, le véritable moteur de l’emploi, c’est la demande effective. Ce principe, central dans sa théorie de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, éclaire la mécanique du chômage involontaire : si la demande globale faiblit, rien ne repart.
La demande globale rassemble la consommation des ménages, l’investissement des entreprises et la dépense publique. Le niveau d’emploi suit directement cette dynamique. Dès que la demande stagne ou recule, le taux d’emploi décroche. Même une flexibilité maximale du niveau de salaire réel ne parvient pas à inverser la tendance : sans clients, sans projets, l’embauche s’évapore.
Chez Keynes, lorsque la demande flanche, les entreprises coupent dans la production, puis dans les recrutements. On assiste alors à une progression du chômage involontaire, y compris si les salariés acceptent une rémunération moindre. En pratique, baisser les salaires comprime la demande, ce qui referme la porte à la relance de l’emploi : c’est le cercle qui se mord la queue.
Dans ce tableau, l’économie du travail ne se réduit plus à un simple ajustement de marché. Les politiques d’emploi sont amenées à soutenir la demande effective, pour espérer retrouver un taux d’emploi solide. Cette approche marque une rupture nette avec la vision classique, en replaçant la demande au cœur du débat.
Les causes du chômage : entre analyses classiques et approches keynésiennes
Le chômage ne se laisse pas enfermer dans un seul schéma. Les économistes classiques voient le marché du travail comme un marché parmi d’autres : si le salaire réel s’ajuste, l’offre de travail trouve preneur. La productivité marginale du travail détermine le salaire d’équilibre, et le chômage serait, dans cette logique, soit volontaire, soit transitoire, le temps pour chacun de s’adapter ou de changer d’employeur. On évoque alors le chômage frictionnel ou structurel.
Dans cette vision, l’existence d’un salaire minimum ou de règles trop rigides, conventions collectives, protection contre les licenciements, entrave cet ajustement et maintient un excédent de main-d’œuvre. Les employeurs hésitent à recruter au-delà de ce que la productivité marginale justifie. Selon le second postulat classique, tout chômage découle d’un déséquilibre passager, rectifié dès que les salaires s’assouplissent.
Keynes, lui, retourne la table. Le chômage involontaire, dit-il, résulte d’une demande globale trop faible. Même si les travailleurs acceptaient de gagner moins, rien ne garantit que des emplois se créent. L’argument classique vacille : la recherche d’emploi se heurte à une absence d’offres, indépendamment du niveau de salaire. Les leviers d’action ne se limitent plus au marché du travail, mais s’étendent à la stimulation de la demande et au soutien public.
Quelles implications concrètes pour les travailleurs et l’économie aujourd’hui ?
Le chômage involontaire n’appartient pas qu’aux manuels d’économie. Il s’impose dans la vie réelle, au fil des chiffres, des histoires individuelles. Aujourd’hui, plus de 2,2 millions de personnes figurent en catégorie A selon l’INSEE. Derrière chaque unité, un parcours bouleversé, des projets mis sur pause, des lendemains incertains. Perdre son travail, ce n’est pas seulement voir ses revenus s’évaporer : c’est aussi devoir repenser sa place dans la société, affronter la précarité, parfois perdre la main sur ses compétences. Les demandeurs d’emploi qui frappent à la porte de Pôle emploi l’expérimentent : décrocher un CDI stable ressemble souvent à une course semée d’embûches.
La législation sur le salaire minimum et la multiplication des contrats courts transforment en profondeur le marché du travail. Les pouvoirs publics tentent de répondre par des dispositifs d’accompagnement, des formations, des incitations à l’embauche. Pourtant, la France peine à rapprocher durablement son taux de chômage de la moyenne européenne. Les politiques se succèdent, modifiant les règles d’indemnisation, de formation, les marges de flexibilité, sans parvenir à déjouer la logique du chômage involontaire.
L’impact ne s’arrête pas à l’individu. Sur le plan collectif, le coût pèse lourd : dépenses publiques, système d’allocations, accompagnement renforcé, recettes de cotisations en berne. Les politiques de l’emploi deviennent un terrain de choix, tiraillé entre équilibres financiers et exigences de solidarité. L’ajustement du marché du travail se confronte à une demande globale parfois trop timide. Les marges de manœuvre se resserrent, au sein d’une Europe qui ne cesse de comparer les performances de ses membres.
Le chômage involontaire n’a rien d’une fatalité abstraite. Il laisse son empreinte sur les parcours, les familles, l’élan collectif. Et tant que la demande restera hésitante, la question de l’emploi continuera de s’inviter au cœur de nos sociétés.


